Raphael Haroche, 45 ans, fils d'une mere argentine et d'un pere russo-marocain, signe ici son neuvieme album. Un opus hante par la voix celeste du chanteur Christophe et tout entier place sous l'invocation de l'amitie (d'Alain Bashung) et de la celebration de l'amour (de Melanie Thierry).
Raphaël Haroche, 45 ans, fils d’une mère argentine et d’un père russo-marocain, signe ici son neuvième album. Un opus hanté par la voix céleste du chanteur Christophe et tout entier placé sous l’invocation de l’amitié (d’Alain Bashung) et de la célébration de l’amour (de Mélanie Thierry). © Arno Lam

Propos recueillis par Baudouin Eschapasse Publié le 04/03/2021 à 07h00

Deux décennies ont passé depuis la sortie de son premier album, Hôtel de l’univers, en 2000. Le temps, pour le chanteur Raphaël, de publier neuf disques et de faire des incursions en littérature comme au cinéma. À la veille de la publication de son dernier projet, intitulé Haute Fidélité, sur lequel il a travaillé avec Arthur Teboul, Clara Luciani, Pomme et la comédienne Valeria Bruni Tedeschi, entre autres, l’artiste se confie au Point. À la faveur d’un long entretien, il revient sur la genèse de ce disque, réalisé et arrangé par Benjamin Lebeau (The Shoes) et Alexis Delong (Inüit), composé de douze titres enregistrés chez lui, puis mixés à Londres par Craig Silvey. Il raconte aussi son expérience du confinement, évoque des souvenirs d’adolescence, glisse sur ses débuts dans la musique et partage quelques-uns de ses projets.

Le Point : La tonalité de plusieurs de vos chansons fait irrésistiblement penser au chanteur Christophe. Cette parenté est-elle assumée ?

« Les années 20 seront folles », prononce Raphaël en introduction et en conclusion de ce disque. Si le monde est devenu fou, la chanson n’a pas d’autre choix que de s’aventurer dans des territoires imprévus, laisse-t-il entendre. © Arno Lam

Raphaël : Plusieurs des chansons de cet album sont effectivement des hommages à ce grand artiste disparu au moment où j’achevais ce disque. La première (« Années 20 ») débute dans un climat vaporeux et installe un univers proche du sien. Je glisse son nom dans les paroles de « Maquillage bleu ». La dernière (« Norma Jean ») est un clin d’œil puisque son titre correspond au nom des fleurs qu’il offrait : des roses blanches magnifiques.

Étiez-vous proche de lui ?

Je ne dirais pas cela. Je l’admirais. Il m’est arrivé de le croiser, mais je n’étais pas un intime.

Cet album est né dans un contexte très particulier. A-t-il été facile de composer et d’enregistrer à la maison ?

Le parti pris de réaliser ce disque non pas en studio, mais chez moi, ne résulte pas de la crise sanitaire. J’ai en effet commencé à travailler sur cet album à l’été 2019, bien avant le début de la pandémie. L’idée était de faire quelque chose de plus rock, moins lisse qu’une production en studio. J’ai eu le sentiment d’y gagner en liberté et de pouvoir produire quelque chose de moins poli que mes précédentes maquettes. J’aime le côté bricolé qui en a résulté. C’est plus rugueux, moins formaté. Travailler ainsi sur son ordinateur avec une économie de moyens m’a aussi permis de réduire le temps de fabrication de ce disque. Quand on enregistre et mixe à la maison, on a très vite un produit fini.

Comment avez-vous vécu cette période de confinement ?

Je ne vais pas me plaindre. Même si nous avons été inquiets, comme tout le monde, pour nos parents et nos anciens, nous avons la chance de faire partie de cette catégorie de population qui a pu faire de cette réclusion forcée une expérience presque romantique.

Vous avez organisé, sur les réseaux sociaux, des sessions live depuis chez vous. Dans l’une d’entre elles, on voit que ce n’était pas toujours facile : se télescopaient parfois musique et intimité…

Ceux qui travaillaient à la maison pendant cette période savent qu’on était forcément interrompu à un moment ou un autre. Mais c’est ça, la vie. À un moment ou un autre, on est forcément interrompu !https://www.youtube.com/embed/EKjG2DReu9A

Haute Fidélité commence par une chanson qui parle des années 1920, les Années folles… Cet album évoque la folie de notre époque ?

Plutôt ma folie personnelle. Je n’ai pas le sentiment d’écrire sur une époque ou de parler de l’état de la société. Ce disque aborde plutôt une question qui est centrale dans mon travail : l’amour. Cette part de nous qu’on ne peut pas piller. Le fait que, malgré toutes les embûches, on ne peut pas s’empêcher d’aimer. Je parle surtout de ça dans cet album, et si je pose une question, c’est comment fait-on pour préserver ce sanctuaire ?

Certaines chansons résonnent quand même étrangement dans les circonstances actuelles. Notamment quand vous répétez, dans l’un des refrains, « ne baisse jamais ton masque ».

Oui. C’est drôle. Ce morceau parle néanmoins plus de pudeur que de Covid. L’idée est ici de dissimuler ses émotions ou ses sentiments derrière un perpétuel sourire.

Le deuxième titre comporte un passage en hébreu, dont le texte correspond à une prière. Pourquoi ?

Ce n’est pas moi qui chante ici. C’est Arthur, de Feu ! Chatterton, qui l’entonne. Nous avons travaillé ensemble sur cet album. À un moment, je lui ai demandé de me chanter quelque chose dans cette langue que je trouve musicalement très belle et qui évoque pour moi mes origines, même si je ne suis pas du tout religieux. C’est sorti naturellement. Je trouve ce moment magique. La chanson parle du désir, et ce passage traduit pour moi son côté sacré dans un environnement profane.

Haute Fidélité compte douze titres d’une grande sobriété, marquant une rupture de ton par rapport à son précédent album Anticyclone en 2017. © Arno Lam

Vous dites que vous n’êtes pas religieux, mais, à vous entendre, on vous sent habité par une quête spirituelle…

J’aime le mystère, je suis attiré par la spiritualité, les étoiles, le cosmos. J’aime étudier les textes anciens de toutes traditions. S’agissant de pensée juive, il m’est arrivé de lire Maïmonide et de me pencher sur le Zohar. Je regrette de ne pas parler mieux l’hébreu pour pouvoir pousser davantage mon étude de la Kabbale. C’est ma limite.

Outre l’hébreu, on entend aussi de l’italien dans votre album…

C’est une intervention de Valeria Bruni Tedeschi. Elle passait parfois à la maison quand on travaillait, et un jour, je lui ai demandé de me lire de la poésie en italien. On a longtemps cherché un auteur qui conviendrait. Il y avait chaque fois des problèmes de droits d’auteur. Notre choix s’est finalement porté sur La Divine Comédie de Dante.

La littérature occupe une place importante dans votre vie. Quels sont vos auteurs favoris ?

Il y en a beaucoup. J’ai été très marqué par James Ellroy, mais je suis un fan absolu de Milan Kundera. Certains matins, je me dis que c’est fou que j’habite dans la même ville que cet immense écrivain. Sinon, j’adore Georges Perec : j’aime tout de son œuvre. Même chose pour Malcolm Lowry, même si je ne suis pas sûr d’avoir lu tous ses livres. Ou encore Franz Kafka.

L’écriture de nouvelles comme de scénarios me permet d’entrer dans le lieu de l’incertitude.

Votre premier livre (Retourner à la mer, chez Gallimard, primé par le Goncourt de la nouvelle en 2017) évoque des personnages tourmentés, maltraités par la vie. Est-ce à dire que vous assignez votre côté solaire à la musique et réservez les aspects plus sombres de votre personnalité à la littérature ?

Pas vraiment. Nous sommes ici dans deux registres différents. La musique est, pour moi, un langage du corps. J’y suis dans une démarche autobiographique. Mes chansons, d’une certaine manière, sont des autofictions. J’y raconte ma vie avec des paravents que sont les métaphores. On peut difficilement faire de la politique ou de la philosophie en dix lignes. Dans mes autres travaux d’écriture, j’ai plus d’espace pour développer un propos, exprimer des paradoxes. C’est au cours du tournage d’un documentaire que j’ai consacré en 2018 à Florence Aubenas que j’ai commencé à saisir ce qu’elle voulait dire quand elle exprimait « plus tu cherches, plus tes certitudes se délitent, plus tu creuses, plus la matière devient complexe ». L’écriture de nouvelles comme de scénarios me permet d’entrer dans le lieu de l’incertitude.

Est-ce la raison pour laquelle vous abordez dans ces textes des thèmes plus graves ?

Je ne sais pas. C’est aussi tout simplement parce que j’ai à cœur de développer une dramaturgie.

Votre prochain livre paraîtra chez Gallimard en septembre. De quoi parle-t-il ?

C’est à nouveau un recueil de nouvelles. Il s’intitule Une éclipse. Il contient douze histoires. La première parle d’un homme qui se brûle la cornée un jour d’éclipse pour ne pas voir sa femme le quitter. Disons qu’il y a une dimension astrale dans ce recueil, tous les personnages ont d’une manière ou d’une autre le regard tourné vers le ciel.

La musique est-elle pour vous une manière de vous libérer de vos angoisses ?

Je ne suis pas un être particulièrement tourmenté. La musique a cependant pour moi quelque chose de libérateur. Quand on joue, on est traversé par une forme d’électricité presque érotique. C’est un peu comme conduire une moto. C’est aussi pour moi l’occasion de retrouver des amis, de sortir de la solitude de l’écriture. Quand on écrit, on est un peu à côté de la vie. Or, je supporte mal d’être seul. Je suis donc content de ne pas passer ma vie à faire des livres.

Votre vocation d’artiste, dites-vous souvent, remonte à vos huit ans. Quel en a été le déclic ?

Je ne saurais dire. Je sais juste que je répète à mes parents que je veux être chanteur depuis ma plus tendre enfance. Ils ont longtemps pensé que cela me passerait. Mais j’ai toujours chanté. Mon enfance heureuse m’y prédisposait. Il faut être heureux pour chanter.

L’enfance est un territoire important pour vous. Pourquoi ?

Attention. Je ne suis aucunement nostalgique de mon enfance. Je suis heureux d’être un adulte. Mais j’imagine que notre géographie intime se construit autour de cinq ou six ans. Les dés sont jetés à cet âge-là. Ensuite, on passe sa vie à se promener dans ce pays lointain.

Dans ce paysage, une enseignante a joué un rôle particulier. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de l’école, du collège ou du lycée. Mais une prof de français m’a beaucoup marqué. Elle s’appelait madame Tordjman. Je l’ai eue en seconde. C’était une belle femme. Elle fumait beaucoup, avait une voix profonde et éraillée. Je me rappelle qu’elle me faisait un peu penser à Jeanne Moreau. À la faveur de sorties au théâtre, elle m’a réveillé. Grâce à elle, j’ai pris conscience de l’importance des mots. On a vu ensemble La vie est un songe de Calderen de la Barca et La Tempête de Shakespeare. Peu d’enseignants vous sortent ainsi de la torpeur de l’adolescence. Je ne garde que le souvenir d’un autre prof dans ce genre, un prof de philosophie cette fois, Jacques Darriulat.

C’est au lycée que vous vous mettez à faire du rock. Parlez-nous de ces débuts…

En première, j’ai fondé un petit groupe avec un copain : Alexis Mital (devenu écrivain sous le nom de plume Camille de Toledo). Nous nous appelions Elephant and Castle. Nous jouions surtout des reprises de David Bowie et de Tom Waits. On répétait chez les uns et les autres, dans des caves…

Est-ce là que vous avez dit à votre famille que vous alliez vous consacrer à la musique ?

Je ne me rappelle pas leur avoir fait une telle annonce. C’est venu naturellement. Sortant d’une forme de grosse déprime, survenue juste avant mon bac, je me suis inscrit en droit, peut-être pour rassurer mes parents. En tout cas pour m’assurer, auprès d’eux, du gîte et du couvert. J’ai poursuivi jusqu’au DEA, mais tout cela est très nébuleux dans ma mémoire. Je n’allais jamais en cours. Je ne travaillais qu’à la veille des examens. Le reste du temps, je traînais au café, au cinéma.

Le septième art occupe une place particulière chez vous. Vous avez fait les musiques de plusieurs films de Samuel Benchetrit et de Thomas Bidegain. On vous a vu devant la caméra de Claude Lelouch. Quels sont vos projets dans ce domaine ?

Je souhaite refaire des musiques de film. Je ne sais pas si Thomas me reprendra pour son prochain film, mais j’aimerais bien. La prochaine étape, c’est la réalisation. J’ai écrit deux scénarios. L’un est un drame, intitulé La Fin de la chasse. J’y parle de la France rurale, de ces hommes et ces femmes qui, un peu comme les Gilets jaunes, se voient comme des exclus, ont l’impression que leur monde s’effondre. Mais aucun producteur n’en a voulu.

Et l’autre ?

C’est une comédie, coécrite avec Samuel Benchetrit, qui met en scène un frère et une sœur. Quelque chose de léger que j’aimerais tourner avant la fin de l’année avec Mélanie Thierry et Vincent Macaigne. Je pense qu’on a besoin de rire dans les circonstances que nous traversons.

Quinze ans après le succès de Caravane, huit ans après Super-Welter, disque acclamé, cet album marque pour Raphaël l’entrée dans un nouvel âge. © Sony Music

*Haute Fidélité, douze titres écrits et interprétés par Raphaël, avec Arthur Teboul, Clara Luciani, la chanteuse Pomme et Valeria Bruni Tedeschi (Sony Music).

Source https://www.lepoint.fr/culture/les-confidences-celestes-de-raphael-04-03-2021-2416348_3.php#

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