PARTAGER
L’année 2006 t’a vu passer d’un statut de chanteur confidentiel à celui d’acteur majeur de la scène française. Ce basculement d’image ne risque-t-il pas de bouleverser tes fans adolescents qui voient en toi l’archétype du chanteur beau gosse ?
Raphaël : Je ne me pose jamais la question en ces termes. Je me rends compte que mon public est plus large qu’il y a un an ou deux. Mais je n’ai rien contre le public adolescent en particulier. Je trouve ça très émouvant, voir bouleversant, parce qu’à l’adolescence, on ressent mieux les émotions musicales. Quand on a un succès populaire, on s’invite chez les gens, on devient tout de suite l’ami de la famille et au final, on regroupe toutes les générations qui viennent lors des concerts.
Quelle est ta démarche alors ?
Je fais un album sans me demander à qui il plaira. J’ai eu de la chance avec celui-ci, car il a séduit beaucoup de monde. Ce sera sûrement très différent avec le prochain.
Quel regard portes-tu sur le téléchargement ?
Ça ne m’empêche pas de dormir la nuit. Je n’y pense quasiment jamais car en termes économiques, ça n’a pas d’incidence sur ma vie. Que le marché du disque ait perdu 30 % ou 40 % de chiffre d’affaires n’a pas de conséquences sur ma vie de tous les jours. Mais pour des artistes émergents qui sont à la limite de la rentabilité, c’est sûrement difficile. D’une manière générale, ce qui m’ennuie, c’est ce que ça change dans le rapport que les gens ont à la musique.
C’est-à-dire ?
Quand j’avais dix ans, lorsque je regardais une pochette de disque dans la chronique d’un journal, je pouvais rêver dessus pendant quinze jours. Ensuite j’allais deux fois en reconnaissance chez le disquaire et j’économisais pour m’acheter le disque. Il y avait cette démarche très importante de ma part. Quand enfin, j’avais pu m’offrir le disque, je l’écoutais deux cent fois, c’était comme un mystère qu’il fallait percer. Aujourd’hui, quand on parle avec les gens, c’est : « Salut, tu as combien de chansons ? », « Moi, j’en ai une centaine et toi ? ». Il y a moins de désir. A titre personnel, je me fous pas mal du piratage, mais dans l’absolu, je ne trouve pas ça très bien.
La dernière fois qu’on s’est rencontrés, quelques jours après la sortie de ton album, tu étais en pleine préparation de ta tournée qui débutait par des petites salles. As-tu adapté ton spectacle face au succès de ton album ?
Je pense qu’il y a souvent une différence de sensibilité dans la manière d’appréhender un concert. Quand on est dans une petite salle, on peut se permettre d’avoir un spectacle très intérieur, plus sombre. On n’est pas obligé d’aller chercher l’énergie et d’être aussi démonstratif que lorsqu’on se produit dans une grande salle. Dans les festivals, où le public n’est pas vraiment le tien, c’est encore différent. Les gens ont déjà vu une dizaine de concerts dans la journée (du hip hop, du rock, du reggae) donc il faut aller les chercher et les prendre par la main. Je pense qu’elle est là, la vraie différence.
Cet été, on t’a beaucoup vu dans les magazines people. Quel est ton sentiment là-dessus ?
J’ai découvert ces journaux il y a deux ans, parce que j’en n’avais jamais acheté auparavant. Je n’y accordais aucune importance, je croyais que c’était des blagues. Quand tu es la cible de ce genre de presse, ça ne fait jamais plaisir. Ça casse un peu le rêve, de savoir que des gens te suivent ou t’attendent en bas de chez toi. Je n’apprécie pas vraiment…
Et comment tu gère cela ?
Je ne gère rien, j’achète pas ces journaux !
Tu as été beaucoup demandé cette année, notamment durant la période des festivals. Comment fais-tu tes choix, notamment à l’étranger comme au Paléo festival par exemple ?
Des festivals mythiques comme le Paléo, j’avais très envie d’y jouer. J’étais venu au Paléo il y a trois ans avec Jean Louis Aubert avec qui j’avais joué une chanson. Il m’a beaucoup impressionné, notamment lorsqu’il a joué Un autre monde. C’est comme si la terre se soulevait, il se passait vraiment quelque chose. En plus, c’était la première fois que je jouais devant autant de monde. J’ai adoré l’ambiance de ce festival, ça faisait trois ans que je rêvais de retourner y jouer. Alors mon choix s’est fait très naturellement.
Après l’immense succès de ton album et ta victoire de la musique, de quoi peux-tu bien rêver la nuit désormais ?
Avant, je faisais un tas de rêves qui ne se rapportaient pas à la musique. Je ne peux pas dire que je suis insensible à ce succès. Les victoires de la musique m’ont fait plaisir pour de nombreuses raisons. Vendre beaucoup de disques permet de remplir les salles de concerts, ça offre une liberté artistique essentielle. Maintenant, mon seul rêve, c’est d’arriver à faire des petites chansons qui traversent le temps, des chansons populaires, des trucs qui vont s’imbriquer dans la vie des gens. Je ne sais pas si j’y arriverais ou si j’y suis arrivé. En tout cas c’est ça qui fait que je me lève le matin. C’est une passion dévorante. Un peu comme un artisan, tu fais ton truc et tu vois ce qui ce passe. Le jour où je n’aurai plus envie d’écrire, le rêve sera fini.
Durant presque un an, on entendait Raphaël presque tous les jours. Tu comprends que cela ait pu lasser le public ?
Il y a eu un effet de saturation, c’est certain. Quant j’entendais à la radio Caravane, il m’arrivait d’éteindre le poste en me disant : « Ce n’est pas possible ». On entend toujours la même voix, la même mélodie. Ça m’est déjà arrivé avec d’autres artistes qui ont eu le même succès. Là, je fais cette tournée et je ne sais pas si j’en aurais d’autres aussi longues et avec autant de ferveur dans ma vie. Alors j’en profite jusqu’au bout.
Jusqu’au bout de quoi ?
Là, nous allons partir faire des concerts au Maroc, en Espagne, dans des îles, partout où l’on pourra aller jusqu’en décembre.
Avec quel artiste aimerais-tu bosser à l’avenir ?
Il y en a plein ! En ce moment je travaille un peu avec Rachid Taha et Stephan Eicher, deux mecs que j’adore. J’aimerais travailler avec Jean Louis Aubert aussi. C’est un gars incendiaire sur scène, c’est incroyable ce qu’il arrive à faire. J’aime beaucoup la chanson française et tout ce qui s’y passe depuis trente ans.
En France, il est fréquent qu’un artiste qui cartonne se fasse démarcher par l’entourage d’un certain Johnny Hallyday. Cela a-t-il été ton cas ?
Oui, c’est vrai (rire). Effectivement, on m’a demandé mais le problème c’est qu’il m’est difficile de me séparer de mes chansons. Je l’ai fait avec Florent Pagny au début de l’année mais c’était vraiment une démarche de sa part. Il est venu chez moi, il a écouté les chansons. C’est un mec très attachant et touchant. Pour Johnny, c’est passé par un manageur qui a appelé mon éditeur pour savoir si je voulais lui faire une chanson. Cela ne m’aurait pas gêné. Mais la chanson n’est pas venue. Une collaboration reste humaine.
Si tu n’avais pas été artiste, quel métier aurais-tu choisi ?
J’avais envie de devenir tennisman, mais j’étais très mauvais ! J’aurai aimé être médecin, joueur d’échec, mais j’étais mauvais en tout. Même si j’imagine la chose, je trouve qu’il faudrait cent vies parce qu’il y a un million de choses passionnantes à faire.
Cites-moi un moment marquant de ta tournée ?
C’était aux arènes de Nîmes, lorsque les gens ont commencé à agiter leurs portables dans la nuit. Le cadre était magnifique. En plus, il y avait une tribune d’une trentaine de gens handicapés et qui avaient vraiment l’air de s’amuser. Ce genre de situations, ça te prend à la gorge et tu te dis que ce que tu fais n’est pas si nul, que ça à une importance.
Raphaël serait-il sensible ?
Tous les chanteurs et musiciens reçoivent tellement de choses très fortes et exceptionnelles… On est obligé d’être sensible !

Propos recueillis par Daniel Kall