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Raphaël n’est pas ce qu’on appelle un chanteur « engagé ». Ce qui ne l’empèche pas d’ètre sensible aux injustices du monde et d’avoir écrit Schengen, une chanson évoquant les enfants qui se cachent dans les trains d’atterrissage des avions pour échapper à la misère de leur pays. Son romantisme le conduit aujourd’hui à venir chanter à la Fète de l’Humanité. Raphaël ne voit non seulement rien d’incongru dans cette rencontre mais il garde encore en mémoire sa venue à La Courneuve quand il avait interprété une chanson aux cà´tés de Jean-Louis Aubert à l’époque de Sur la route, alors qu’il n’était pas encore la star de la chanson qu’il est devenu. Que de chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui oû il est la vedette du samedi soir. Un événement à suivre d’autant plus que sa prestation sur la grande scène de la Fète sera la dernière représentation de sa tournée. Il émane de son personnage un charme, une gentillesse, un sourire qui séduisent et une timidité qui fait que le public a envie de le protéger. Et puis il y a sa voix d’enfant, qui émeut sur chacune des paroles de son album Caravane. Raphaël à la Fète de l’Huma, c’est maintenant, et non pas dans « cent cinquante ans », comme le dit sa chanson. On embarque volontiers avec lui.

Votre première venue sur la grande scène de la Fète date de 2003 oû vous aviez interprété Sur la route avec Jean-Louis Aubert. Quel souvenir gardez-vous de ces moments ?
Raphaël. C’est la première fois que j’allais à la Fète de l’Humanité. C’était génial d’y aller avec Jean-Louis. Il y avait énormément de monde. C’est le plus gros festival que j’ai fait en France et mème ailleurs, en Belgique ou en Suisse. Je crois qu’il y a cinquante mille personnes devant la scène. On ne joue jamais devant autant de monde. Les gens m’ont accueilli super gentiment, c’était extra et Jean-Louis avait vraiment mis le feu. C’est aussi pour cela que lorsqu’on m’a proposé de venir chanter à la Fète cette année j’étais ravi. J’en garde déjà un excellent souvenir mais en plus ce sera la toute dernière date de la tournée. C’est formidable de finir par la Fète de l’Huma, qui sera le plus grand concert des cent trente dates qu’on aura fait.
La pression va ètre d’autant plus grande que c’est vous qui serez la vedette du samedi soir. Chanter dans un contexte à la fois festif et politique change-t-il quelque chose dans l’approche qu’on a d’un festival ?
Raphaël. C’est à chaque fois différent. Je ne peux pas dire comment je serai ce jour-là . Je peux avoir une approche politique dans un cadre qui n’a rien de politique ou avoir une approche pas du tout politique justement parce que ça va ètre déjà un truc politique. Je n’en sais rien. Mais a priori non. Moi, j’ai vraiment une approche par rapport à la musique.
Un concert en plein air vous convient-t-il au regard de votre répertoire relativement intimiste ?
Raphaël. C’est plus difficile de faire un concert tout seul. Faire mon spectacle devant des gens qui connaissent toutes mes chansons ou mème qui les découvrent, avec tous les éclairages… c’est plus facile qu’ètre en compétition. Souvent, chacun essaie de jouer le plus fort, d’exciter les gens le plus possible. Moi, je ne suis pas du tout sur ce créneau-là . Je vais plus chercher l’émotion, l’intimité et pas forcément l’énergie dans mes chansons. Mon répertoire par exemple est plus mélancolique que celui de Jean-Louis.
Au moment des victoires de la musique, vous avez déclaré : « Finalement, le métier ne me trouve pas imbuvable. » Que vouliez-vous dire ?
Raphaël. C’était une blague. Je voulais signifier qu’une des raisons pour lesquelles j’étais très heureux et ému de recevoir ces victoires, c’est que les gens qui votent aux victoires de la musique, ce sont des gens du métier. C’est la presse, les producteurs, les tourneurs, les radios. à‡a veut dire que, en dehors du succès du disque, si les gens ne m’avaient pas aimé, ils n’auraient pas voté pour moi. Je trouvais que c’était une reconnaissance des gens que je cà´toie tous les jours.
« Le chanteur au visage d’ange », le « Rimbaud moderne », comment réagit-on lorsqu’on lit ça de soi ?
Raphaël. C’est sympa (rires). Plus sérieusement, je suis très loin d’ètre Rimbaud. J’aurais adoré, mais on verra dans une autre vie. Si les gens voient cela en moi, c’est très flatteur, mais je ne pense pas avoir beaucoup de talent poétique. Quant au visage d’ange, je ne trouve pas non plus. On ne dira pas cela de moi dans quelques années, donc autant en profiter ! (rires). C’est plutà´t agréable.
On croit souvent que votre succès est arrivé subitement, alors que vous avez vécu une période plus creuse avec deux albums qui n’ont pas connu le succès de Caravane. Quelle analyse faites-vous de votre parcours ?
Raphaël. Je n’ai pas le sentiment d’avoir galéré. Quand on vend cinq mille disques ou moins, déjà le fait de réaliser un album, c’est génial. La galère, ça a été avant de faire un enregistrement. à partir du moment oû l’on enregistre un disque, chaque étape est une découverte, un apprentissage. Sortir un album, commencer la promo, donner ses premiers concerts, participer à une émission de radio – je me rappelle d’une émission de Foulquier sur France Inter oû j’avais rencontré Jean-Louis (Aubert) à cette occasion – ou faire une première partie, c’est fantastique. Chaque moment est enrichissant. Et mème si l’album ne marche pas et que personne n’en parle, on garde l’impression d’une victoire énorme. J’ai toujours positivé tout ce qui m’arrivait, peut-ètre parce qu’il m’est arrivé des choses très positives, en règle générale.
Qu’est-ce qui vous paraà®t le plus difficile dans le métier ?
Raphaël. Barbara disait : « C’est le plus beau métier du monde, tu ne voudrais pas en plus que ce soit facile » (rires). Tout ce qui fait que c’est difficile le rend passionnant aussi. Trouver des chansons, ne pas se répéter, garder l’inspiration, vivre sur la route. Avec le groupe, il est arrivé qu’on joue six soirs de suite avec la fatigue qui s’installe. On dort dans le bus. En tournée, je passe ma vie à dormir en fragmenté. Je dors une heure, je me pose là , je monte sur une scène… C’est épuisant, mais ça n’a rien de difficile. C’est génial.
Vous donnez l’impression de garder la tète froide devant votre succès…
Raphaël. Je me dis que c’est formidable mais que cela ne durera sà»rement pas. C’est fantastique d’avoir vécu cela une fois. Si ça se reproduit, tant mieux, mais il y a quand mème très peu de chance. Il y a tellement de facteurs qu’on ne peut pas maà®triser, qui relèvent du hasard et du fait d’ètre là au bon endroit au bon moment. Je suis très heureux car j’aurais très bien pu ne jamais connaà®tre ces moments.
Vous dites souvent : « J’ai eu de la chance »…
Raphaël. Oui, parce que le travail ne suffit pas. Il faut beaucoup de chance et travailler aussi. La musique est ma passion. C’est quelque chose de dévorant. Je ne fais que cela, du matin au soir. Je n’ai jamais compté les heures. Je peux bosser vingt heures par jour quand je suis en tournée ou en studio, je ne m’en aperçois mème pas. Il y a le travail, la chance, la bienveillance des gens. Il faut plein de trucs…
Pour quelle raison chante-t-on finalement ?
Raphaël. Pour dire ce que l’on ressent. Chanter, c’est juste une manière de parler qui est un peu plus belle, qui dure un petit peu plus : c’est quelque chose du langage qui va au-delà du langage.
C’est quoi une belle chanson pour vous ?
Raphaël. J’ai des goà»ts assez populaires. Pour moi, les chansons sont celles qui ont été la bande-son de la vie des gens, marquant des périodes. Pour moi, ça va d’Aline de Christophe, Mistral gagnant de Renaud à Foule sentimentale d’Alain Souchon. Des chansons merveilleuses. Je n’ai pas le sentiment que mes chansons soient à ce niveau-là , mais si je fais de la musique, c’est pour parler à ceux que j’aime et pour accompagner la vie des gens que je ne connais pas.
Vous allez donner à la Fète la dernière représentation de votre tournée. On imagine que cela va ètre un grand moment d’émotion…
Raphaël. Je suis heureux d’ètre là , à la Fète de l’Huma. Pour moi, ça va ètre la fin d’une aventure qui aura duré un an et demi. Je pense que je serai très ému. C’est toujours un déchirement la dernière d’une tournée. Une vie à vingt-cinq sur la route pendant une longue période, vivre avec un album au succès incroyable pendant presque deux ans et savoir que tout cela va ètre fini, que c’est quelque chose qu’on ne pourra plus revivre… c’est émouvant. J’espère que les gens seront là , qu’il y aura la chaleur, la fraternité, la camaraderie et que ce sera un petit moment d’espérance.
Qu’allez-vous faire ensuite ?
Raphaël. Je commence à écrire les chansons de mon prochain album, mais je suis loin du compte. Je vais partir quatre ou cinq mois un peu partout, en Jamaà¯que, au Mali, au Mexique… Je vais prendre mon sac à dos pour me ressourcer.

Entretien réalisé par Victor Hache