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CE JOUR-LÀ, la semaine dernière, Raphaël avait beaucoup écouté Bruxelles de Dick Annegarn. Cette chanson a trente et un ans – un an de plus que lui – et il ne la connaissait pas.

«Une mélodie magnifique, dit-il. Un texte désarmant, mais quel souffle…»

Avant, il y avait eu «L’Apiculteur de Bashung pendant trois jours». Et puis

«presque vingt fois par jour pendant deux jours la chanson Dans les hommes sur l’album Tout sera comme avant de Dominique A.»

Il avoue volontiers

«un truc obsessionnel sur une chanson, parfois». Autrement, son histoire de musiques est faite de fidélités.
«L’autre jour, j’étais avec un copain d’enfance et il était ému de voir que j’écoutais le même disque que lorsque j’avais 9 ans – Young Americans – de David Bowie.»

Génération postmoderne

Il parle souvent de Bowie, du choc de la découverte par Let’s Dance, des cassettes de Renaud que ses parents mettaient en voiture et qu’il chantait du premier au dernier mot. Et puis Elle est d’ailleurs, de Pierre Bachelet, le premier 45 tours qu’il ait possédé. Et aussi Aline de Christophe, quand le tube de 1965 était ressorti, quinze ans plus tard, pour faire un triomphe encore plus étourdissant. Et encore Comme un avion sans ailes, de CharlElie Couture. Il avait 5 ou 6 ans et tout cela est resté.

Raphaël appartient à une génération qui ne jette rien, qui ne se croit pas supérieure à la précédente par le simple fait qu’elle la suit. Non, il n’y a rien de tabou en musique, rien d’interdit, rien que l’on a honte d’avoir écouté, d’avoir aimé, d’avoir su par coeur. C’est la même génération que son pote Bénabar, celle que les sociologues appellent postmoderne.

Et pourquoi Caravane ne fait que onze chansons ?
«Les disques que j’aimais bien quand j’étais petit faisaient trente ou trente-cinq minutes.»

Ce n’est certainement pas pour cela que son troisième album est disque de diamant, mais cela a bien dû aider. En ce moment, c’est l’année de Raphaël, comme il y eut jadis une année Bashung, une année Cabrel, une année Rita Mitsouko : un million d’albums vendus depuis mars 2005, trois victoires de la musique (dont meilleur artiste masculin, la couronne des couronnes), une tournée étourdissante qui passe par le Zénith de Paris aujourd’hui et deux soirs encore ce mois-ci, avant les plus gros festivals (Carhaix et Nyon) et des dates, encore des dates…

Une liberté rare

Il est devenu une puissance. Cela ne lui permet pas vraiment l’arrogance, mais lui donne une liberté rare : une chanson écrite pour le dernier album de Florent Pagny, du travail en cours avec Stephan Eicher et Rachid Taha… Quant au succès actuel,

«tout se passe de manière inespérée pour tous les gens qui bossent pour moi et avec moi. J’ai le sentiment que c’est assez fortuit, que ce n’est pas forcément appelé à se renouveler. J’ai mis beaucoup de temps à me rendre compte que le disque marchait bien. En fait, je suis d’un naturel si pessimiste que je pensais que ça allait retomber. J’ai réalisé en parlant avec d’autres chanteurs, comme Lavilliers, qui me disaient : «Ce que tu vis, cela ne doit pas être facile.» Moi, je me laissais porter, j’allais de promo en promo, de concert en concert. J’ai commencé à réaliser quand j’ai vu ma tête dans les journaux people.»

Jusque-là, il n’y paraissait pas beaucoup. Hôtel de l’univers en 2001 et La Réalité en 2003 avaient été d’honnêtes réussites commerciales sans fracas. Certes, on l’accusait rapidement d’être un chanteur pour minettes (la gueule d’ange, la voix un peu plaintive) mais ses parrains manquaient encore de glamour pour la presse à potins : l’ermite rock Gérard Manset, père de sa manageuse, qui lui donne quelques chansons, et Jean-Louis Aubert, éternel expert en adolescence, qui chante en duo l’efficace single Sur la route. Maintenant, la France a chaviré, presse féminine et réseaux FM, programmateurs des festivals rock et vieux défenseurs de la chanson française de qualité…

Avec sa gravité heureuse, son entrain mélancolique, sa modernité discrète, ses racines étalées de Dylan à Eicher et de Dassin à Bregtovic, Caravane peut expliquer son succès a posteriori. Avant, on ne pouvait rien prévoir, puisque Raphaël n’est ni un classique ni un révolutionnaire, assurément pas un artiste underground mais de moins en moins un chanteur de variétés. Et que ses chansons sont souvent rétives aux habitudes des formes («Je n’arrive pas à écrire des refrains») et des ambitions

(«C’est une erreur en musique de vouloir à tout prix être élégant»)

de la musique en France.

Lui, tout l’été, poursuit son chemin. Avec le public devant lui, presque chaque soir. «Quand je vois dans les concerts des enfants qui connaissent tout par coeur comme moi quand j’étais gosse et que je connaissais tout Renaud, je trouve cela touchant. Mais ce qu’ils y trouvent, je ne peux pas le savoir, je n’arrive pas à le concevoir. Je ne me vois pas de ce côté-là.»

Ce soir, demain et le 27 juin à Paris (Le Zénith), le 23 à Aix-les-Bains, le 24 à Vienne, le 28 à Bruxelles, le 30 à Amiens, le 1er juillet à Melun, le 7 à Saint-Malo, le 9 à Paris (Solidays), le 11 à Istres…

Bertrand Dicale
(Rubrique Culture)