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RFI Musique : Entre une tournée et un tournage, vous avez finalement trouvé le temps d’écrire un cinquième album ?
Raphael : Écrire des chansons, c’est le cœur de ma vie. Le reste, c’est de la distraction. C’est une activité régulière : je note des idées de paroles sur mon iPhone, puis sur des cahiers, avant de me mettre à travailler sur des ritournelles. Je fais ce que je sais faire, mais j’abandonne ce que j’ai déjà fait comme chansons pour trouver de nouvelles voies. J’ai beaucoup travaillé les doigts dans la prise, avec une guitare électrique. Cela provoquait une excitation quasi adolescente, on se ronge les ongles et on porte un t-shirt Motörhead ! (rires)

Deux des treize chansons ont été écrites par d’autres personnes…
Oui, Manteau Jaune par Gérard Manset, qui écrit une chanson pour chacun de mes albums, et Locomotive par Dick Annegarn. Il y aurait trop de moi dans un disque s’il n’y avait que des chansons que j’ai écrites. Pour un auditeur, ce serait insupportable d’avoir treize fois mon univers tout au long d’un album.

Vous avez entre autres composé en Roumanie lorsque vous tourniez avec Claude Lelouch. Cela a t-il influencé votre album ?
Certainement, mais je ne peux pas dire comment. Je ne me suis pas mis à faire du Taraf de Haïdouks ! (rires) En tournant pour Lelouch, je l’ai observé, et j’ai beaucoup aimé l’idée du lâché prise. Ne pas toujours se demander si quelque chose a de la gueule, mais laisser venir. Si en concert, je peux lâcher prise, c’est une chose que je n’ai pas expérimentée dans l’écriture d’un album. Cela pourrait y apporter une certaine innocence. J’ai beaucoup apprécié cette expérience de cinéma. J’espère que je serai réengagé !

 

Comment avez-vous travaillé sur cet album ?
J’ai un peu tenté de transposer ce lâché prise lorsque je dirigeais l’enregistrement de la musique de cet album, un peu comme un réalisateur, bienveillant, qui favorise les accidents heureux. Nous étions une bande de potes : Benjamin Lebeau, Albin de la Simone, Adrian Utley, Laurent Binder… C’est un album qui a été créé dans la douceur absolue et très rapidement. Tout le monde rigolait, tout le monde était excité et intéressé.

Dans Le Patriote, vous écrivez « les Français sont désolants ». C’est votre opinion ?
Une certaine France est désolante, celle du patriotisme exacerbé, du conformisme, de l’ordre moral. Je ne voulais pas être un donneur de leçon, je n’aime pas ça. C’est une chanson un peu anar, façon Hexagone de Renaud. J’aime bien les chanteurs engagés dans la déconne, façon Dutronc ou Gainsbourg, pas donneurs de leçons comme Noir Désir.

Faites-vous partie d’une famille ou d’une tribu au sein de la chanson française ?
Je n’ai pas cette impression, même si j’ai des copains que je vois depuis des années dans des festivals ou ailleurs. Je rencontre Vincent Delerm fréquemment dans la rue, car nous sommes voisins, et l’on se regarde comme des anciens combattants. Récemment, avec Keren Ann, nous avons chanté du Dylan toute la nuit. Il y a aussi Jean-Louis Aubert, Cali… Mais je ne peux pas parler de famille musicale.

 

Il faut peut-être aller trouver votre famille musicale plus loin dans le passé…
Je revendique cet amour profond du rock qui traversait la musique de Serge Gainsbourg et surtout d’Alain Bashung, avec Gene Vincent, Eddie Cochran, Elvis Presley en filigrane. Moi, c’est plutôt David Bowie ou Lou Reed, des musiciens de l’âge de Bashung. Pour moi, L’Homme à la Tête de Chou ou Fantaisie Militaire sont de grands disques de rock, au même titre que des classiques du rock américain. Je veux faire des disques, de chanson ou de rock, qu’importe, mais qui touchent le cœur des gens. J’aime bien l’idée d’être un chanteur de charme, mais je ne voudrais pas être cela tout le temps.

Qu’est-ce qu’un chanteur de charme ?
C’est par exemple Dean Martin, Franck Sinatra ou Marc Lavoine. Un chanteur qui plaît aux femmes, qui met l’auditeur ou le spectateur dans un état très confortable de détachement. Le chanteur de charme a le côté décontracté, cool, du jazzman, alors que le rockeur est un excité. Je revendique cette perdition, cette mélancolie ou cette fragilité que l’on me colle souvent à la peau. Cela correspond bien à ma personnalité, il n’y a pas de schizophrénie entre ma sphère privée et la sphère publique