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C’est un album un peu concept, fait à la maison… Est-ce que vous saviez dès le départ que vous alliez vers ça ?
Non. Je n’avais pas d’idée de départ. J’ai commencé à écrire, j’ai fait des maquettes dans mon coin. J’ai d’abord cherché un endroit pour travailler… J’ai trouvé ce petit studio juste à côté de chez moi, pour être tranquille, peindre, dessiner, faire de la musique. Je voulais travailler avec Benjamin Lobeau, avec qui j’avais déjà bossé sur un hommage à Bashung, notamment On s’était très bien entendus. J’ai commencé à lui faire écouter quelques titres. Il aimait bien. Et puis, on a commencé à mettre les pattes dedans et on aimait bien le résultat. On s’est dit que ça pouvait peut-être être un disque. Petit à petit cette certitude s’est consolidée… Et c’est devenu ce disque.
À aucun moment vous n’avez ressenti le besoin d’aller en studio ?
Au contraire, je ressentais le besoin de ne pas aller en studio. De ne pas avoir les mecs derrière la glace qui disent « c’est bien » ou « c’est pas bien ». Je voulais un état d’abandon, un peu inconscient. Ne pas se dire que ce qu’on fait c’est sérieux, c’est gravé, que ce qu’on fait c’est important… Ce qu’on a fait, c’est juste que… on s’est marré, quoi !
Ce qui ne s’entend pas forcément…
Ah ben, c’est dommage, c’était le but ! (rires)
Cet album raconte des histoires, avec des personnages plus ou moins énigmatiques. Qui sont-ils ?
C’est moi. Moi dans des histoires vécues ou imaginées… Mais il n’y a pas vraiment de personnages.
Comment qualifieriez-vous cet album ?
Fun. Dans ma conception du fun, bien sûr… C’est un album libre, pas formaté… un peu fou.
Il y a pourtant des morceaux assez sombres. Comme « Collision », qui a une ligne assez entêtante, presque angoissante…
C’est un morceau spécial. Un truc un peu de défonce. C’est peut-être le morceau le plus dur du disque. Moi, je l’adore ce titre. Mais faut se laisser aller dedans…
C’est le cas de tout l’album, non ? C’est un album dans lequel on n’entre pas du premier coup… La première écoute peut déstabiliser…
… (rires)
Cela vous fait rire, c’est parce que vous n’êtes pas d’accord ?
Je ne me rends pas compte, en fait. Moi j’ai l’impression d’avoir fait un album super accessible. La maison de disques est enthousiaste et pense que c’est un disque populaire. Pour moi c’est un disque simple, jeune et cool. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un truc bizarre, complexe ou torturé. Pas un instant, j’ai eu l’impression de faire un truc compliqué. Mon fils de quatre ans écoute le disque, il chante, ça l’amuse ! Après, tout dépend du rapport de chacun à la musique.
C’est quand même un disque qui fait une impression spéciale à la première écoute, qui en fait une autre à la deuxième, encore une autre à la troisième…
C’est vrai que c’est sans doute un disque auquel il faut plusieurs écoutes. J’espère que les gens, qui ont tellement peu de temps, qui zappent beaucoup, prendront le temps de s’attarder dessus… Moi c’est un disque dont je suis très fier, je le trouve très réussi. J’étais heureux en le faisant, j’espère que les gens seront heureux, touchés, en l’écoutant. Je ne me pose pas trop de questions. Le but c’est que les gens prennent du plaisir.Pourquoi on est émut par une musique… on ne sait pas.Et un disque ce n’est pas seulement sa place au top 50, c’est aussi dans la durée… Si on peut l’écouter encore dans cinq ans, par exemple.
Quand on prend un nouvel album de Raphaël, on ne sait jamais trop ce qu’on va écouter. Dans celui-là, on sent des influences qu’on n’entendait pas dans les précédents, notamment Arcade Fire sur Manager…
Je n’avais pas vu ça. J’étais au Canada quand un article est sorti en disant « c’est la même ligne de basse que Rebellion»… Mais on n’avait pas vu. On a juste fait une ligne de basse… Mais c’est vrai qu’Arcade Fire est un groupe que j’aime énormément, que j’admire, que j’écoute beaucoup… Je ne fais pas un trajet en bagnole sans mettre un disque d’Arcade Fire ! Après, il y a une influence de Bowie , chez moi, est permanente. Bashung aussi, mais pas trop dans ce disque, je trouve. Y a un truc d’Alan Vega aussi. Avec mon copain, on s’est fait un peu une perfusion d’Alan Vega et Suicide !
C’est vrai qu’on est toujours sous influence. Je suis un gros consommateur de musique, j’en écoute beaucoup, mon copain encore plus… il connaît un million de trucs !
Quand vous êtes en période d’écriture, vous essayez d’en écouter moins pour vous protéger un peu ?
Non, j’écoute tout le temps de la musique. C’est impossible de se protéger. Y a pas un endroit où il y a pas de musique : tu fais tes courses au supermarché il y a de la musique, tu attends à l’aéroport il y a de la musique… Un monde sans musique, ça n’existe pas. On en rêverait parfois, mais bon… Et puis j’écoute The Kills tous les matins quand je fais du sport !
Si je devais me protéger de la musique quand j’écris, faudrait que j’aille… je ne sais pas… dans une grotte !
Mais de toute façon, tout est tellement cyclique, digéré… L’important, c’est l’émotion.
Et comment le disque a-t-il est baptisé « super welter » ?
Le disque était fini, je déjeunais avec mon meilleur copain, on cherchait un titre… J’en ai proposé trois ou quatre. Et puis, mon copain qui est aussi boxeur, me demande « c’est quoi ta catégorie en boxe ? », je lui dis « super welter », et il me dit « Et bien, c’est ça, c’est un bon titre ! ». Et quand il m’a dit ça, ça m’a paru une évidence.
Du coup, ça sonne un peu comme un avertissement…
Ça sonne un peu Dutronc, un peu déconne… Avec « Fais gaffe, j’ai pas peur » (ndlr : refrain du single Manager), le titre « super welter »… Et puis, c’est vrai que depuis un an je fais que ça : de la musique et de la boxe. Donc c’était un peu marrant, quoi.
Est-ce que vous avez fait un travail particulier sur votre voix ? Elle est un peu différente sur cet album… plus grave, peut-être ?
Bizarrement, c’est le disque sur lequel j’ai le moins chanté, puisque je n’ai fait qu’une seule prise pour chaque titre. Donc j’ai chanté en tout et pour tout 35 minutes ! Allez, disons… 2 heures.
Mais c’est vrai que le fait de chanter chez moi, de ne respecter aucune règle, d’être collé au micro… De chanter parfois à 4 heures du matin un peu saoul, je crée un abandon qui est très agréable, la voix est très libre. Tout était un peu ludique. Je chantais quand j’avais vraiment envie de chanter, quand j’avais la musique en moi… Pas parce que c’était le moment.
Après, je prends des cours de chant, de façon un peu irrégulière, et je travaille. Mais sur ce disque, le truc c’est vraiment l’abandon. Je n’ai pas réfléchi. La plupart des voix, je les ai faites au moment où je composais la chanson. Y a des moments où je chante d’une drôle de manière, c’est parce qu’au moment où je créais la chanson je me disais, « tiens c’est bien si je la chante comme ça »…
Comme sur « Peut-être » ? Où votre voix est vraiment particulière et donne au texte une résonnance un peu schyzophrénique ? (le personnage de la chanson suit une jeune fille dans le métro)
Pour moi ça paraissait évident qu’il fallait la chanter comme ça. Mon pote ne m’a pas dit « Tu chantes bizarrement », il m’a dit « c’est super » et c’est tout. C’est simple. C’est quand le disque est fini et qu’on le fait écouter à des gens que certains sont surpris.
En fait, la force du disque, c’est de donner l’impression d’être très travaillé alors qu’il ne l’est pas ?
C’est aussi un travail d’accepter le chaos, d’écouter le hasard… Et les moments d’abandon, c’est du travail aussi. Mais un travail différent. Des fois, on travaillait 24 heures d’affilée en faisant les trucs les plus fous possibles. C’est un travail, mais pas un travail de contrôle, de précision… C’est un travail d’abandon et de rêverie. Et un plaisir. J’ai pris un plaisir fou à faire ce disque. Je n’ai jamais été aussi heureux en faisant de la musique qu’en faisant cet album.
Et sur scène, qu’est-ce que ça va donner ?
Je ne vais pas faire de scène, donc on ne saura jamais ! Je n’ai pas envie…
« Pas envie » de faire de la scène en ce moment ou pas envie avec cet album-là ?
Les deux. Déjà avant de faire le disque, je savais que je ne ferais pas de scène. Et en plus, il se trouve que ce disque serait compliqué à faire sur scène. Je sais que ça va me manquer, forcément. Et je serai content d’en refaire plus tard. J’adore la scène, mais là… je n’ai pas envie.
Pour finir, est-ce que vous pouvez me parler un peu de cette étrange pochette ?
D’abord il faut savoir que je n’aime pas faire des photos. Un jour j’étais à Londres, j’ai croisé ce chien, qui avait une tête incroyable, une vraie tête de voyou, je le trouvais magnifique, je l’ai pris en photo avec mon téléphone pour l’envoyer à ma femme (ndlr : la comédienne Mélanie Thierry). Et puis, je suis rentré à la maison, je me suis photographié dans mon couloir chez moi. J’ai pris la photo qui me paraissait la plus bizarre et j’ai fait un petit montage avec le chien… Voilà…
Album fait à la maison, pochette faite à la maison, livret et dessins faits à la maison…
Et en plus, j’ai fait le clip… Mais pas à la maison ! C’est le seul truc sur lequel il y a un vrai budget (rires). Il a coûté plus cher que l’album !
C’était un vieux fantasme de réaliser un clip ?
J’avais envie depuis longtemps. C’était passionnant de découvrir ça. Les repérages, le casting… J’ai sans doute fait toutes les erreurs de débutant, mais c’était passionnant. C’est toujours sympa de faire les choses pour la première fois.
Et ce besoin de faire tout tout seul, ça vient d’où ?
Je n’étais pas tout seul, j’ai beaucoup partagé… Mais c’est vrai que j’avais besoin de ça, de liberté, de facilité… Peut-être qu’un jour j’aurai envie de faire un truc avec un orchestre philhamornique, mais pour l’instant, j’ai adoré faire comme ça.
C’était le pied.
Album de Raphaël : «Super Welter», sortie le 22 octobre, chez EMI. Prix conseillé : 15 euros.