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Un air de gavroche moqueur a remplacé ses moues ténébreuses de dandy mélancolique. Raphael, bientôt 40 ans, père d’Aliocha, une douzaine de mois, et de Roman, 6 ans, ne fait pas encore ses nuits, tire des petits roupillons en plein jour comme des impromptus de Mozart et bâille avec délicatesse. La fraîcheur veine pourtant Somnambules, septième album sur l’enfance de l’art. Les mômes y piaillent avec des accents moqueurs: «Un chœur, par définition, ne chante jamais faux. Au pire, il déraille.» Le ténébreux s’illumine, Peter Pan incrusté chez les adultes. «Ces histoires d’homme-enfant, d’ange Raphael, etc. viennent des gens qui collent toujours des images pour comprendre.» Gros soupirs du chanteur, qui sera l’une des têtes d’affiche de la prochaine Fête de l’espoir, le 30 mai. «Pfff, rien ne me gêne, moi.»

Vous dites «avoir dormi jusqu’à 25 ans». «Somnambules», ça représente un progrès?
Mon fils aîné est somnambule, pas moi. Ça effraie, bien sûr. Même si je vis la paternité dans la sérénité, je ne cherche pas trop à protéger mes enfants. J’ai vécu une enfance très heureuse. Devenir père, forcément, vous renvoie à cet état de gosse: un pigeon s’envole, et c’est extraordinaire. En plus, nous sommes entre garçons…
Les chœurs d’enfants dominent ici. Quel était l’enjeu?
J’ai viré les notions angéliques, la douceur façon Petits chanteurs à la croix de bois. Au contraire, c’est l’essence rock’n’roll qui m’intéressait, le côté porte-à-faux de lignes mélodiques décalées, le chahut des classes, la pagaille désharmonisée.
Votre travail est toujours relié à des géants, de Jack London à Gérard de Nerval ou Céline. Agaçant?
C’est lourd parfois. Je suis un gros mangeur de livres, musique, cinéma. Je ne cherche pas à imiter et je m’enorgueillirais de pouvoir éviter ce catalogue de références! Mais ça semble impossible, j’ai grandi là-dedans. Les chansons que j’ai écoutées enfant, les berceuses de ma mère ou, au hasard, les albums de Bowie qui m’obsédaient me travaillent encore. Mes parents m’ont toujours encouragé dans cette voie artistique. La génération des années 50 pensait que rock star, c’était un bon métier d’avenir. Et puis un Prix Nobel dans la famille, ça suffit (ndlr: son oncle physicien Serge Haroche, en 2012).
Vous chantez avec vos enfants?
Bien sûr, et nous dansons aussi, et nous faisons la fête. Mais de nos jours, les gosses préfèrent se rêver en footballeurs.
Dix ans déjà depuis «Caravane», deux millions d’albums. Au point de parler de «malentendu».
J’ai dit ça? Quelle bêtise. Je ne m’y attendais pas, c’est vrai. Avec le recul, j’aime toujours cet album et qu’il ait percuté l’air du temps… Il y a des chanteurs qui réussissent un pareil succès tous les trois, quatre ans. Chez moi, ça restera sans doute unique. Même si un artiste compose toujours pour être aimé du plus grand nombre.
Godard dit le contraire: il lui suffit de faire tourner sa boutique.
Je suis persuadé qu’il ment et qu’il a apprécié la reconnaissance de ses débuts! Après, moi aussi, j’ai mes postures. Je fais des disques en totale liberté, avec une légitime ambition, sans essayer de les faire marcher mieux ni renier le style populaire.
Vous restez engagé en poésie, pas en politique. Pourquoi?
Pas mon truc, il y a déjà bien assez de chanteurs à cause. Personne ne peut rester indifférent au monde, au sort des enfants soldats par exemple. Mais je n’essaie même pas d’intervenir à ce niveau. Ça ne me semble pas entrer dans le cadre de ma profession. Evidemment que je me bagarre pour plus d’écologie, n’importe quel parent est affecté par cette prise de conscience de la planète. Mais les leçons de morale, ce n’est pas mon genre. Moi, je suis bien en famille, sur mon bateau: à cent kilomètres des côtes, je vis il y a cent millions d’années!
Auriez-vous préféré vivre à une autre époque?
Le XXe siècle me plaît, avec l’Aéropostale, les aventures à la Tintin, à la Kipling, marcher sur la lune. Tout ce que je n’ai pas connu. Bon, je ne vais pas faire le Démosthène, le «c’était mieux avant». Cécile Lecoultre

«Somnambules» Warner Music (TDG)

Par Cecile Lecoultre – tdg.ch