PARTAGER

Aucun journaliste n’a été invité à ce petit concert d’avant les grandes vacances, donné par un parent d’élève ­célèbre, dans la cour arborée d’une école de Montmartre. Il faut donc ruser, se faire passer pour l’accompagnant d’une ­maman. Et, finalement, constater la perfection charmante de cette fin d’après-midi.

Les enfants sont ravis, du moins ceux qui parviennent à rester en place sur leur banc. Et symétriquement, ceux qui réussissent à se concentrer sur leur chant depuis la scène improvisée. Raphael, le papa chanteur et guitariste, chemise en jean largement ouverte, semble le plus heureux de tous, au milieu de ses soixante-douze mini-choristes, tous scolarisés ici.

Terreurs enfantines

Beaucoup d’entre eux ont déjà réussi l’exercice en studio, lors de l’enregistrement de l’albumSomnambules, paru au printemps. Sans doute ne prêtent-ils guère attention aux ­paroles en décalage avec la fraîcheur joyeuse du chœur, et qui recensent subtilement toutes sortes de terreurs enfantines : parler en dormant, tomber dans les pommes, prendre des coups, perdre sa mère, ou même son petit frère dans le ventre de sa mère.

« Je cherche depuis toujours ce mélange de noirceur et de naïveté », nous dira Raphael par la suite, précisant qu’il a conçu le disque alors que son épouse, l’actrice Mélanie Thierry, attendait leur deuxième enfant. Et qu’il a déjà emmené l’aîné, 6 ans, contempler au musée Les Ambassadeurs, de Holbein, célèbre vanité Renaissance, avec un horrible crâne anamorphosé au premier plan.

Mi-prince charmant mi vagabond

Le concert dans la cour ne s’éternise pas : Raphael entame en guise d’au revoir sa chansonCaravane. « Est-ce que ce monde a le vertige ?/Est-ce que nous sommes proches de la nuit ?/Je suis né dans cette caravane… » Soudain, les parents glissent avec une pointe de mélancolie vers une faille temporelle : la plupart des ­enfants présents n’étaient pas nés, en 2005, quand Caravane devint un énorme tube, fit de son auteur une star et l’air du temps personnifié.

Dans son sillage, l’album s’écoula à plus d’un million et demi d’exemplaires. Un score digne des plus puissants notables de la musique en France. Raphael savait alors se mettre en scène, mi-prince charmant mi-vagabond métaphysique — Sur la route, en duo avec Jean-Louis Aubert, avait été son premier succès, quelques saisons auparavant.

Chanteur cinephile

Le réalisateur Olivier Assayas, qui a signé le clip de Schengen, se souvient d’un garçon cinéphile, artiste, avec qui il s’était senti en affinité, mais aussi d’un chanteur soucieux de l’image que ses vidéos projetaient : « Le scénario racontait un trafic de passeports dans le métro parisien, entre Raphael et une sans-papiers. Cette jeune femme, je ne l’imaginais pas du tout telle qu’on peut la voir finalement. Mais pour lui, c’était important qu’elle soit très séduisante… »

Dans toutes les chansons de Caravane, au folk mélodieux et fébrile, Raphael n’avait pas d’autre sujet que l’ivresse dérisoire du présent, l’urgence de vivre, la brûlure d’être jeune dans un monde sans idéal. Un autre tube, Et dans 150 ans, projetait l’adulescent romantique qu’il était dans un avenir lointain, improbable. « Dans 150 ans », ça voulait dire « dans 10 ans », bien sûr. Et nous y voilà. Raphael fête ses 40 ans en ce début novembre.

Look medieval

On le rencontre deux fois dans le même bar de Montmartre, en été, puis cet automne. Il tutoie spontanément, à la fois délicat et familier, un rien androgyne. Un jour, il arbore un look qui évoque, étrangement, un page du Moyen Age, avec manches longues évasées.

« Le succès de Caravane n’était pas un accident à mes yeux. J’ai grandi dans la culture pop, et dans la vénération de David Bowie et Bob Dylan. Pour les lycéens rêveurs que nous étions, ces mecs étaient, en quelque sorte, au sommet de la chaîne alimentaire. Ecrire des chansons, c’était, implicitement, vouloir être une vedette. »

A son tour, l’ex-étudiant en droit, musicien autodidacte issu de la bourgeoisie ­parisienne, a joué dans tous les Zénith de France et à Bercy. Il a gagné des Victoires de la musique, s’est laissé placer en apesanteur par la machine du showbiz : « On m’accordait ma guitare, on portait mes valises. »

L’atterrissage s’est fait par paliers successifs, d’autant plus difficile à analyser qu’il coïncidait avec une mutation radicale de l’industrie du disque, l’effondrement des ventes et l’émergence de nouveaux modes de consommation de la musique. Raphael a été la dernière star française de l’ère du CD hégémonique : « J’étais comme un acteur passant du muet au parlant. »

La déconvenue critique

En 2008, l’album Je sais que la Terre est plate est accueilli plutôt froidement. Il parviendra, en bout de course, à trois cent mille exemplaires vendus : une déconvenue, alors, mais qui aurait aujourd’hui des airs de triomphe. Raphael reçoit ses premières mauvaises critiques. Bien que calibrée pour devenir un tube, la chanson Le Vent de l’hiver, aux sonorités slaves, ne transporte guère les foules.

« Je m’étais mis la pression, tout en restant insatisfait de ce disque. On a fait la tournée dans des salles de huit mille places qui ne se remplissaient qu’à moitié… » Désorientation, flottement : « J’ai eu la sensation que toutes les filles décrochaient mon poster en même temps. J’ai entendu un bruit de froissement assourdissant. »

The Shoes aux manettes

Alors qu’il pouvait espérer une longue carrière en première classe, à la Souchon, Raphael se réveille dans un monde où le public ne s’enflamme que pour les débuts. Mais si les ventes à six chiffres s’éloignent, son prestige artistique grandit, notamment avec les deux albums suivants, Pacific 231 (2010) et Super-welter (2012).

Dans le premier, le superbe Bar de l’hôtel fait culminer la morbidité raffinée de son inspiration : « Est-ce mon squelette au bar de l’hôtel ?/Est-ce ma toilette faite au scalpel ? »Le second est réalisé avec la complicité de Benjamin Lebeau, du groupe rémois The Shoes, autant dire ce qu’il y a de plus en vogue dans la production actuelle.

Christophe et Manset…

Il y a désormais une galaxie Raphael, un club très sélect de fans/amis/parrains constitué au fil des albums. Lui qui a peu écouté de chanson française à l’adolescence — sauf Bashung et, dans une moindre mesure, Barbara et Renaud — est devenu proche de deux étoiles mystérieuses avec qui il collabore de temps en temps.

Le chanteur Christophe dit : « J’aime sa voix, cette petite faille sonore. Comme moi, il n’a jamais pris de cours, il invente son chant avec le souffle qu’il a. C’est un rêveur. Mais il est plus intellectuel, plus structuré que moi. » L’ermite Gérard Manset, père de la manager de Raphael (la même depuis ses débuts), est un autre point cardinal. Ils ont travaillé ensemble sur des chansons, enregistré un duo pour le dernier album de Manset. L’été dernier, aux Francofolies de La Rochelle, le plus jeune a repris sur scène un album (Matrice) de l’aîné. Le concert donne lieu à un disque cet automne…

… Audiard et Benchetrit

Le club comprend aussi des gens de cinéma, et pas des moindres. Jacques Audiard, Palme d’or 2015 pour Dheepan, a signé plusieurs clips du chanteur (tout comme Olivier Dahan, réalisateur de La Môme) et filmé les concerts de sa tournée en 2010. Le scénariste d’Audiard, Thomas Bidegain, a demandé à Raphael de composer la musique de son premier film, Les Cowboys — sortie le 25 novembre. Samuel Benchetrit en a fait autant pour ­Asphalte,actuellement à l’affiche.

Raphael se sent à la croisée des chemins, multipliant les projets, refusant de passer un jour sans créer quelque chose — « Au pire, un gâteau ! » Il travaille simultanément à deux scénarios, l’un avec Bidegain, l’autre avec Benchetrit, dans la perspective de devenir réalisateur : « C’est maintenant ou jamais. » Il reprendrait alors son nom, Haroche, qu’il a laissé de côté « pour ne pas embarrasser ma famille avec ma vie de chanteur ». Il écrit aussi des nouvelles pendant ses insomnies.

L’accueil public de Somnambules le déçoit : « Je réalise que ce disque n’est pas aussi accessible que je le pensais. Je vivais dans mon rêve. Ces choeurs d’enfants sont très éloignés du son dominant aujourd’hui. Et le monde semble fâché avec la mélodie. » Pour autant, il assume d’avoir pour source d’inspiration ses deux fils en bas âge, et refuse de jouer au garçon qu’il était au temps de Caravane. La tournée promet.

Le Cirque d’hiver de Paris affiche presque complet, et, dans plus d’une vingtaine de villes (sur cinquante), Raphael va chanter avec des enfants inconnus, de chorales et de conservatoires ­locaux, dûment préparés par leurs professeurs à sa venue…

Le culte “Hunky Dory”

Certains le disent froid, lisse, voire fade. « Je n’ai pas eu de colère, ni enfant ni adolescent, contre ma famille ou mon milieu. » Il a pourtant un grain. « Spirite » déclaré, il tient à l’idée romantique des fantômes et des vies antérieures. Il admire l’excentricité, et revient presque chaque jour, encore maintenant, à un album particulièrement perché de Bowie, Hunky Dory :« Il m’a accompagné dans tous mes états, comme une prière. Jamais son effet sur moi ne s’est émoussé. C’est resté un mystère, un envoûtement. »

Pour l’avenir, il nourrit des envies contradictoires. D’un côté, se dérober : « Ça ne m’amuse plus tant que ça de montrer ma gueule… Même pour une chanson à la télé, je me trouve mauvais acteur. » De l’autre côté, libérer sa fantaisie, peut-être sa folie. Il cite Boris Vian : « Je voudrais pas crever/Sans avoir essayé/De porter une robe/Sur les grands boulevards. »Rendez-vous est pris.